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  Extrait SY n° 91 Janvier 2009 rubrique Tradition
Par François ROUX



Karma Yoga

On a rarement vu se révéler en aussi peu de temps autant de déséquilibres sur notre planète et sur tous les plans : cosmique, terrestre, écologique, géologique, physiologique, psychologique, financier, économique, social... La liste des catastrophes, des renversements selon l’étymologie, qui endeuillent le monde, s’allonge chaque jour. Le Karma-yoga est plus que jamais le yoga de notre temps.

Des purâna a la pratique du yoga

 

Dans les Purâna, chroniques antiques rédigées à partir du 1er siècle de notre ère, notre époque est dite appartenir au Kali-Yuga, dernier des quatre âges de la terre, l’âge des conflits.Selon le Vishnou-Purâna, seul un quart de la vérité peut encore se manifester : “La société atteint un stade où la propriété confère le rang, où la fortune devient la seule source de vertu, où la passion est le seul lien entre l’homme et la femme, où le mensonge mène à la réussite dans la vie, où le sexe est le seul plaisir, et l’apparat des rituels pris pour la vraie foi.”

Toute action entraîne une réaction et d’autant plus violente qu’elle-même l’a été. L’action correctrice de la nature et de la vie est donc déjà à l’oeuvre selon la loi que nous rappelle le Kulârnava Tantra : “De même que l’on tombe sur le sol, de même l’on doit se relever à l’aide du sol.”

Rien ne nous empêche de faire une lecture positive des rudesses de ce temps, qui sont autant d’incitations à “prendre conscience” des forces en jeu. Une prise en compte patiente, sérieuse et durable de notre composite humain - physique, psychique et spirituel – peut, dans cette optique, s’avérer d’un précieux secours. Ce que vise la pratique du Yoga. Savoir s’équilibrer et se rééquilibrer est un indispensable viatique si nous voulons continuer à évoluer, suivant la voie tracée pour l’espèce humaine par l’émergence de la Conscience.

La plupart des Occidentaux sont aujourd’hui malades de leur activité, soit dans le registre du trop (réussir), soit dans le registre du trop peu (chômer). Chacun, pris dans un réseau de contraintes qu’il maîtrise plutôt mal que bien, s’épuise à suivre un rythme de vie qui ne laisse à sa vie que de rares moments pour s’exprimer. Un mal qui parait progressivement s’étendre aux pays dits “émergents”, dont certains appartenaient à la tradition orientale, et qui, à leur tour “s’immergent” dans le maelström de l’agitation. Ce qui s’est perdu - provisoirement ? - c’est le “sens” de l’activité, à la fois sa signification et sa direction. Si l’activité est notre lot, le Karma-Yoga est une autre voie, complémentaire du Hatha-Yoga, que nous avons grand intérêt à connaître et à mettre en pratique.

 

Ce que nous dit la Bhagavad-gîtâ

 

La voie (mârga) qu’enseigne le Karma-Yoga, nous est connue pour une bonne part à travers la

Bhagavad-Gîtâ, ce très beau « chant spirituel de l’humanité ». Épisode en dix-huit chapitres, faisant partie du Mahâbhârata, la Gîtâ  se situe juste avant la grande bataille fratricide où vont s’affronter les cousins Pandava et Kaurava. Situation dramatique qui souligne la gravité de la question posée et l’importance des réponses que Krishna, cocher et divin instructeur, apporte au désarroi d’Arjuna, le pur, que révolte sa condition de guerrier. La question est capitale : retraite et méditation sont-ils les seuls et uniques moyens de parvenir à la libération ? Ou bien l’action peut-elle, elle aussi, y mener et si oui, par quels moyens ?

La Gîtâ part d’un constat : « Chacun est condamné à l’action par les modes nés de prakriti ». Le seul fait d’être incarné nous force à agir. Même au plus profond du sommeil,

notre corps agit pour entretenir la vie. Conséquence : « Il ne suffit pas de s’abstenir d’action

pour se libérer de l’acte. L’inaction seule ne mène pas à la perfection ». Mais seconde conséquence, celle-là positive : « L’action est supérieure à l’inaction », puisque, en agissant,

nous pouvons éviter d’ajouter par notre passivité à « l’universelle confusion ».

Quelle règle suivre pour faire de ses actes une offrande ? « Tu as droit à l’action, mais jamais à ses fruits ; n’accomplis pas l’action pour le fruit qu’elle procure », répond la Gitâ.

Le mot fruit est pris ici dans son vieux sens classique « ce qui a fructifié, porté ses fruits ». Le karma-yogi va donc pleinement s’établir dans le « faire », sans se laisser obnubiler par l’éventuel « avoir » qui peut en découler.

 

Motivation, champ d’action et transfert d’énergie

 

Mais une telle voie n’est-elle pas totalement « démotivante », puisqu’elle détourne du désir dont on sait qu’il est à la base de tous les actes ? Non car véritable transfert d’énergie du futur vers l’instant présent, cette attitude va engendrer une extraordinaire compétence.

Le yoga est  bien-être dans l’action. Intuition fondamentale qui projette l’homme au-delà des dualités mutilantes. Si l’on prend en compte la richesse sémantique du mot sanskrit « Kaushala » - à la fois bien-être, confort, prospérité, habileté, adresse, dextérité – on aura une idée de ce que peut devenir l’action comme support de méditation.

Le karma-yogi sait dans quelle direction œuvrer, mais une fois fixée cette direction, toute son attention, tout son art se reporte intégralement sur ce qu’il a à accomplir, là où il se trouve. En somme, il lâche prise, retrouvant ainsi l’attitude fondamentale du yoga : « Ishvara pranidhâna », rendre au divin – que Patanjali décrit à deux reprises dans les Yoga-Sûtra.

Ce qu’il nous est donné de vivre est le véritable « champ » (kshetra) de notre action et doit être accueilli avec le plus grand respect, même s’il nous semble que le champ du voisin est bien plus passionnant que le nôtre. « Il vaut mieux suivre sa propre loi (svadharma), même imparfaite, que la loi d’autrui même bien suivie », prescrit par deux fois Krishna.

C’est en agissant dans cet esprit que le karma-yogi se libère progressivement des entraves de l’action et chemine vers sa propre libération. Liberté de plus en plus ouverte et chemin de plus en plus paradoxal. Le premier lien à céder est l’attachement : « Content de ce qui lui échoit, exempt d’envie, libre des contraintes, égal devant le succès et l’échec, le sage n’est pas lié quand bien même il agit ». Puis c’est l’agir qui s’efface : « Indifférent au fruit de l’action, toujours satisfait, libre de toute attache, si affairé qu’il puisse paraître, en réalité il n’agit pas ». C’est enfin le karma lui-même, l’ensemble des actions, qui va disparaître à son tour : « Quand un homme est libéré, délivré de tout attachement, le mental, le cœur et l’esprit fermement fondés sur la connaissance de soi, faisant les œuvres comme sacrifice, toute son activité se dissout ». Telle est la grandiose vision de la Bhagavad-Gîtâ qui fait du Karma-Yoga une clé délivrant l’homme du poids de son karma, c’est-à-dire de son destin.

 

La mise en pratique du karma-yoga

 

Le mot karma est construit sur la racine-verbe KRI : faire, agir, œuvrer, racine qui se retrouve dans notre verbe « créer ». Karma a donc deux sens : 1) acte, action, œuvre ; 2) actions passées, ensemble des œuvres, destin. Bien qu’il soit beaucoup plus connu, sous nos cieux, dans sa seconde acception (avoir un karma difficile…), c’est au premier sens que fait référence le Karma-Yoga, yoga de l’action.

Pour persévérer dans l’être, il nous faut avoir un minimum de confort. Cet avoir, dans l’immense majorité des cas, il va falloir l’acquérir, c’est-à-dire agir pour l’obtenir. L’action, le faire, constituent donc bien le « drame » de l’existence, dans son double sens étymologique grec : action de la pièce que nous jouons tous et enchaînement dramatique des actes.

Nos actions, notre façon de faire, ne sont pas neutres. Plus « faire » se rapproche « d’avoir », plus il va se colorer des caractéristiques de l’avoir : avidité, possessivité, crainte de la perte – en un mot attachement. Inversement, plus « faire » se rapproche « d’être », plus il se colore des caractéristiques de l’être : connaissance, équanimité, joie ; en un mot : détachement.

Le Karma-Yoga peut se définir comme une pratique tendant à déplacer le faire entre ces deux pôles (être et avoir), pour le rendre un peu plus libre des valeurs d’avoir et le rendre le plus proche possible des valeurs de l’être. Chez le karma-yogi avancé, le faire devient témoignage permanent de l’être. C’est, dit le Zen, « un faire qui est un ne-pas-faire ».

« Le Karma-Yoga fait de l’acte une science ; il nous enseigne à utiliser au mieux toutes les forces qui agissent dans cet univers », disait Swâmi Vivekânanda. Précieuse remarque qui nous dépeint le yogi à la façon d’un « surfer » chevauchant les vagues ou d’un barreur jouant avec le vent et décuplant ainsi ses propres forces.

Science de l’action, de la création et des interactions, le Karma-Yoga est une voie du juste milieu : « En vérité, déclare Krishna, ce yoga n’est pas pour celui qui abandonne sommeil et nourriture. Le yoga détruit toute peine en celui qui accueille sommeil et veille, nourriture, jeu et effort dans l’action, en qui tout est yukta (joint) ». C’est donc en se reliant pleinement à tout ce qui se présente à lui que le yogi de l’action, peu à peu, se délie.

Swâmi Brahmânanda, un autre disciple de Ramakrishna, nous dévoile ce qu’il nomme « le secret du Karma-Yoga » : « Que ce soit séculier ou sacré, rien de grand ne peut être fait avec un esprit troublé. Que ce soit une grande entreprise ou une modeste tâche, elle doit être faite avec le plus grand soin et la plus grande attention. Si vous désirez travailler comme il faut, vous devez ne pas perdre de vue deux grands principes : en premier lieu, un profond respect pour le travail entrepris ; en second lieu, une indifférence complète à ses fruits ».

« Age quod agis » : c’est dans l’acte pleinement accompli que l’on touche à la plénitude. Des qualités que nous retrouvons spontanément sur le tapis de yoga. L’attention, la détente, la patience sont à la base même de la pratique des postures et de la respiration consciente.

 

Une précieuse voie pour notre temps

 

Pour le karma-yogi, l’action, présente d’instant en instant, est un champ d’exploration illimité où le moindre geste devient porteur d’une révélation, dès lors qu’il est accompli en pleine  conscience et sans supputer ses conséquences bénéfiques. « Le travail fait comme sâdhanâ (discipline intérieure) est un moyen puissant », écrivait Srî Aurobindo, autre grand karma-yogi. Peu importe la nature de l’action puisque c’est avant tout la manière de l’accomplir qui compte. Chaque acte de la vie peut devenir un moment d’offrande et leur succession une session rituelle ininterrompue. Dans cette optique, la terrible dualité succès-échec peut commencer à perdre de son acuité pour se fondre progressivement dans une plus haute et plus juste vision du « jeu » de l’éternelle alternance. La pratique du Karma-Yoga a aussi ses pièges et ses impasses qu’il importe de connaître. Le premier va découler de la « puissance d’action » que le karma-yogi voit se développer en lui et qui peut le pousser à « en faire trop ». D’autant plus que l’idéologie régnante l’encourage dans ce penchant. « Trop de travail, note Srî Aurobindo, altère la qualité du travail, quel que soit l’entrain de celui qui l’exécute ». Contrepoison indispensable : ne jamais perdre le contact avec la pratique corporelle qui apprend à sentir ses limites et à mieux gérer ses énergies.  Second risque : se confondre avec l’action entreprise, sous prétexte qu’elle est le champ de notre « svadharma », en oubliant à nouveau la notion de témoin (drashtâ), si essentielle en yoga que Patanjali la cite dès le troisième aphorisme des Yoga-Sûtra. Le lâcher prise est l’antidote : « Tout attachement à une œuvre, quelle qu’elle soit, enlève la liberté d’être à la disposition de Dieu dans le moment présent, libre et nouveau dans le moment présent » (Maître Eckhart)

Le karma yoga est véritablement la trame nourricière de notre expérience, au sein de laquelle, peu à peu, se dégage et s’affine le sens de toutes choses ; le yoga de la grande relation, où chaque instant devenant signifiant, plus rien n’est insignifiant.