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  Extrait SY n° 115 Mars 2011 rubrique tradition
Par Eric Baret



Emotion -Eric Baret

La joie, l’absolu, sont à reconnaître ici et maintenant. C’est l’essence même du tantrisme cachemirien. « Corps de silence » de Eric Baret (Almora), souligne les bases shivaïtes de l’enseignement de Jean Klein, une rencontre qui suscita pour lui un émerveillement, un éveil, et ouvrit une voie.

                                                                                           

«  L’émotion est psychologiquement neutre et tactilement infinie. Chez celui qui ne lie pas l’émotion à sa cause apparente, quand la joie, la peur, la tristesse ou la rancœur est accueillie dans une corporalité à l’écoute de la vie, cette émotion, dans sa dilatation extrême, va se consumer pour se résorber dans une présence non objective. Dans un accueil réceptif, laisser se déployer l’immense palette sensorielle est alchimie. Bien plus qu’une détente psychologique, elle est révélation de la joie même.
La pratique cachemirienne favorise la disponibilité à l’émergence de l’émotion. Contrairement au yoga dit classique, qui vise à l’empêcher, la contrôler, la dépasser ou, comme dans la psychologie moderne, à l’accepter, l’intégrer, voire, selon les écoles, à la rejeter, il s’agit ici de la brûler de toute la force de son amour.

Le ressenti, expérience tactile

Le conflit est la porte. L’émotion qui m’habite n’a pas besoin d’être justifiée, prouvée, formulée : elle a besoin d’être sentie. Pour qu’elle puisse se dévoiler, se libérer de sa cause apparente et s’exprimer dans toute sa résonance, le corps doit devenir tout écoute. Sans justification, explication ni commentaire, sans le moindre dynamisme de vouloir arrêter la peine, la tristesse ou la peur, cette intimité reçoit l’effervescence de l’émotion. Libre de concepts, le ressenti n’est plus vécu selon la vie psychologique mais comme expérience tactile. La richesse extrême de ce dévoilement sera ressentie à la fois comme absolue neutralité, froideur sans affectivité et, en même temps, chaleur d’un feu d’artifice sensoriel sans limite. Plus on est libre d’imaginaire, plus la capacité d’accueil sans restriction est présente.
La moindre appropriation réductrice - « Je suis triste», « je suis en colère » – fige l’émotion dans son ronronnement le plus répétitif : ne vient que ce qui est acceptable dans la limite de notre vie misérable. Plus se développe la capacité de vivre une émotion sans psychologie, plus se fait jour l’émerveillement de la vie sous toutes ses formes. La beauté, l’admiration, l’étonnement deviennent cet arrière-fond permanent dans lequel se déploie l’impensable jeu de la vie. Dans cette disponibilité inacceptable pour la personne qui craint sa disparition, l’intensité de la perception brûle toute possibilité de conceptualisation. La perception pure, sans pensée, d’instant en instant, libre de toute référence à un soi-même, va devenir le cœur et l’axe de la vie. L’expérience de joie dissout le sens de la séparation. Ce fond profond disponible en toutes circonstances va se révéler comme le cœur de la tradition.
Point n’est besoin ici de pratiques, d’évolutions spirituelles et autres méditations, concentrations ou stratégies. La non-violence et l’écoute sans jugement des perceptions, émotions et tendances, sont une constante fondamentale du shivaïsme du Cachemire. La dissolution de l’objet perçu, grâhya, du sujet percevant, grâhaka, et de la perception, grâhana, est lâcher-prise de l’intentionnalité.
Les émotions se calment à travers l’indifférence spontanée envers les objets, qui apparaissent alors sans goût. Au contraire, aussi longtemps qu’elles sont réprimées avec force les réactions créent d’autres réactions. (Abhinavagupta)

Sans défense

Selon les écoles, les huit ou neuf rasa sont des aspects de l’émotion essentielle, le Je Suis. Le plaisir esthétique, rasa, libre de toute individualité, est décrit par Bhatta Nayaka comme universalisation. Dans un organisme où la qualité sattvique prédomine, l’émotion pure est possible ; elle est emplie d’intelligence, de joie et de clarté, nous dit Vishvanâtha, l’auteur du Sâhityadarpana, qui en accentue la vision non duelle ; libre d’objet connu, elle est la résonance du goût de la vérité, brahman. Sans appropriation, même la simple perception d’un objet est liberté, puisqu’elle est sans défense.
L’expérience de l’émotion, rasa, est en quelque sorte la valeur ultime de la culture indienne. L’étonnement, adbhuta, cœur du rasa, est sans référence au passé. Le plaisir et la souffrance se transmuent en un courant de joie. L’expérience esthétique, libre des limitations de l’ego, est l’écho de l’extase inhérente à la Conscience. L’aboutissement extrême est l’éternel jeu, lîlârasa, du dieu berger ; il se révèle dans la Vrindavan céleste qui gît dans le cœur de l’adorateur. Cette transformation est l’objet du yoga. L’émotion intime, rasa, est la manifestation de la Lumière Consciente quand s’éliminent les formes de lourdeur, tamas, et d’agitation, rajas.

L’union de Shiva-Shakti

L’élévation du sentiment érotique, shringâra, comme suprême émotion n’est pas loin d’Abhinavagupta. Comme dans la Gîtâ Govinda, où l’extase est l’abdication au divin, Abhinavagupta sous-entend l’émotion ultime comme la toute possibilité de l’expérience de joie. Il insistera sur la non référence personnelle dans la capacité à vivre une émotion de manière perceptible, gaccharibhauta samvid. La joie, bhoga, est la vibration merveilleuse de l’étonnement qui surgit dans l’émotion esthétique, rasyamanata.
Les deux points de vue – shântarasa ou shringârarasa comme émotion primordiale – se rejoignent quand ils sont abordés dans la sadhana et non par la pensée :
Quand un yogi se donne à la joie d’un chant ou d’une autre expérience, il y a identité. (Abhinavagupta)
La clarté sans objet, bhairavamudrâ, qui les inclut tous de manière non objective, est la réunion du processus cognitif en un seul point, la joie, bhoga. Grâce au repos, vishrânti, la fausse division s’élimine et l’apparence s’unit à la lumière : l’objet, vimarsha, se fond dans le sujet ultime, prakâsha. Le sens extrême de vishrânti est l’union de Shiva et Pârvatî.

Chamunda, la princesse émaciée

L’émotion libératrice qui brûle tous les antagonismes est représentée par Kâlî la noire, la déité du Kâlîkrama qui préside au squelette du temps, kankalakâla. Sa forme est la nouvelle lune, amanta, forme originelle, bimba. Elle est le clair de lune, sandrika, de la pleine lune, la forme, kâmarûpa, visible, bahirlakshamurti, de l’énergie interne, kundalinî, qui éradique les forces limitatives. La nouvelle lune, fin du seizième quartier, shodashânta, est la dix-septième énergie, kâla, lunaire. Elle est l’utérus primordial inconnaissable, aprameya, dont la nature est le vide, vyomarûpa. Kâlî la joueuse, kankâla, dissout les énergies différenciées. Comme toute déité, son aspect terrible, bhima, est en même temps tranquille, saumya. De même, toutes les déités, kaula, sont simultanément extrêmes, pâra, et leur forme, vide, shûnyarûpa. L’émotion étant une avec la Conscience, Kâlî transmet l’état d’unité, samarasya, qui absorbe le temps, kâlasamkarshinî. Sa forme est kâlakarshi, la sonorité intense, rava, qui reste quand tout est résorbé. Cette sorcière des trois mondes enchaîne encore le cœur de ses adorateurs enchantés. Dans le Devimahâtmya, détruisant Chamu et Munda, elle est appelée Châmundâ, la princesse émaciée des Yoginîs, dont les seins pendants sont vides de tout potentiel vers une quelconque création. Son énergie interne n’est autre que Rudrashakti, qui se cache entre les deux souffles inspiré et expiré. Énergie de la passion, madanakâla, elle bouge sans mouvement, acharacharinî, boit, chamati, ce qu’elle consume avec violence, chanda. De couleur rouge éclatante, rakta, rouge sang, surakta, elle détruit l’impur, hana. Pour affirmer l’intensité, elle montre ses dents, damstralî, comme Milarepa dans la statuaire tibétaine. Le regard sévère, kotarâksi, fixe, stabdhadrishti, les yeux illuminés, dîpta, elle dévore la chair humaine, mansa, s’en nourrit, mahâpala. Horrible, karâla, elle consomme le monde avec sa langue, leliha. Son visage est vide, kha, elle emmène l’esprit au-delà de l’esprit, manommanî. Sa véritable forme est le point, bindurûpa, et son aspect subtil est le sans-forme, amûrti. La porteuse de crâne, kadya, n’est autre que pure tranquillité, nirâchara. Dérangeante, kshubhyantî, et cruelle, krûra, pour la dualité : elle est non née, aja. Elle secoue, dhûnana, l’adepte et, par des mouvements ascendants, ûrdhvamukha, en prend possession, âvesa. Elle est celle qui emporte le temps, kâlasamkarshinî, effrayante, bhayavaha. Dans le Manthanabhairavatantram, Châmundâ est décrite comme l’émaciée, terrifiquement belle, subhîma, mince, krisha, petit ventre, krishodari, car elle représente l’énergie subtile de la nouvelle lune. Subtile énergie de la passion, kâmakalâ, rouge comme la rouille, lahacurna, elle est la loi naturelle, niyatî. Elle est tourbillonnante, vibhrama, féroce, vikarala, et les esprits, preta, qui l’entourent sont ivres de la grande boisson, mahâpana, divine. Dans la sadhana, elle est le pouvoir qui dévoile, udghâtani, l’énergie radiante, sutejas, s’élevant dans la verticalité.
Châmundâ gît dans le cœur de l’intensité et son rire effrayant peut éclater librement à chaque instant, quand il n’est pas masqué par le mouvement de la pensée. Cet éveil secret, que l’iconographie de Châmundâ souligne souvent par un des doigts de sa main gauche touchant sa lèvre, est l’objet de la révélation traditionnelle. Cette ouverture se révélera d’abord dans l’état de rêve pour ensuite se concrétiser dans l’état de veille, s’unir au sommeil profond, se résorber dans le quatrième état et, éventuellement, resurgir magnifiée dans celui au-delà du quatrième, turîyatîta.
Eric Baret